Les Poèmes de la Lune Rouge (XVIII)

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Travail en cours. La numérotation du chapitre est provisoire

XXVI

Bien qu'elle préférât son prénom, Oona aurait aimé s'appeler Luna! C'est ce qu'elle avoua à Jacob lors de cette marche dans les montagnes tessinoises qu'ils firent la veille de l'Assomption de la Vierge.

Ils étaient arrivés au Tessin par le Col du Nufenen quelques jours auparavant, avec un magnifique soleil d'août sur fond de ciel bleu-clair, sans le moindre nuage! La Jaguar Type E douze cylindres en V de Oona était une très belle machine, de couleur violet métallisé, qu'elle conduisait comme Fangio! La montée de la vallée de Conches se passa fort agréablement, avec un petit air de rallye, Oona se lançant dans des dépassements qui faisaient frémir Jacob, mais il avait confiance, c'était une sacrée pilote, qui avait l’œil, déboîtait et accélérait toujours au moment idoine, pour se rabattre élégamment devant le véhicule doublé, bien avant que la voiture ou le car venant en face ne fût à distance critique. Ils avaient décapoté, et donc casquette, foulard, écharpe et lunettes de soleil étaient de rigueur!

C'était le début de l'après-midi, ils approchaient du fond de la vallée. Le Rhône n'était quasiment pas visible, car il coulait en contrebas, sur leur droite. Oona proposa d'aller s'y baigner, ce à quoi Jacob, éteignoir de première, répondit que c'était une très bonne idée, mais que cela les obligerait à dormir à l'hôtel dans la région, et à franchir le Nufenen le lendemain!

Ils se regardèrent. Chiche! Elle bifurqua pour emprunter la première petite route descendant vers le fleuve qu'elle vit. C'était un chemin goudronné, tout à fait praticable, qui les mena vers une petite plage caillouteuse, bien ensoleillée. Il parquèrent la voiture non loin, prirent leur affaires et go! Une fois sur la plage, où ils étaient seuls, ils se changèrent, et allèrent faire trempette. Bien que le Rhône ne fût pas très gros à cet endroit, ils restèrent près de la berge, craignant le courant. Mais ils ne s'éternisèrent pas dans l'eau, car celle-ci était très froide! Puis ils se séchèrent et s'étendirent pour un court bain de soleil, agrémenté de quelques baisers.

Lorsqu'ils se retrouvèrent sur la route, ils étaient tout revigorés, et heureux de goûter cette présence au monde! Le soleil était encore chaud, quoique plus bas dans le ciel. Ils décidèrent de passer la nuit à Ulrichen, et de terminer le voyage le lendemain. Le moteur vrombissait, et cela amusait Oona, qui lançait de temps en temps les pistons, vitesses débrayées. Le paysage était magnifique, la forêt brillait encore, mais l'obscurité se laissait déjà deviner dans les combes.

Laissant derrière eux la piste de l'aérodrome de Münster, visiblement inoccupée, à ses songes aéronautiques, car on faisait beaucoup de vol à voile dans la région, ils entrèrent dans Ulrichen, et s'arrêtèrent à l'hôtel Alpenrose. Ils prirent une chambre, y déposèrent leurs bagages, puis allèrent faire quelques pas dans le village. Ils arrivèrent à une terrasse de restaurant, où ils s'assirent sur des chaises entrelacées de grands bras métalliques qui les reliaient à la table, ensemble conçu et dessiné par Bario Motta, le grand artiste tessinois. Toute l'installation était réglable, afin d'être la plus inclusive possible! Pourquoi ne pas compléter leurs maigres sandwichs, avalés sur une aire de repos autoroutière, d'une petite douceur, avant le repas du soir qu'ils se promettaient gargantuesque? Et, puisque la carte signalait la reine des glaces de la vallée, la fameuse glace aux myrtilles maison, ils en commandèrent deux boules avec crème! Ils se régalèrent en se tenant la main!

Pourquoi cette Jaguar, au fond, fit un Jacob interrogatif, une voiture quand même pas courante, surtout pour une femme, et surtout un modèle de 1971! Oona lui rappela la fortune de sa famille. La Jag était un cadeau de son beau-père pour ses vingt ans. Certes, il fallait l'entretenir, et elle l'avait en fait confiée à un garagiste de ses amis, qui en prenait soin. Elle la sortait assez rarement du garage, seulement pour les grandes occasions, comme aujourd'hui! Le reste du temps, elle se contentait de sa VW Golf! Mais il n'était pas mal non plus, lui, avec sa BMW, conclut-elle! Jacob dut en convenir!

Jacob remarqua qu'elle se débrouillait sacrément bien, à la conduite! Oui, dit-elle, elle avait appris à conduire des voitures puissantes sur circuit. Les cours lui avaient été offerts en même temps que la Jag! Est-ce que ça convient, comme aveu, l'inspecteur est-il satisfait? Oui, répondit Jacob, ajoutant qu'il aimait beaucoup la voir conduire, cela la rendait sexy, et qu'il se sentait en sécurité quand elle était au volant!

- Qu'est-ce qui te tente? demanda Jacob une fois qu'ils eurent rejoint le restaurant de l'hôtel, après leur promenade de retour.

- Peut-être la côte de bœuf 500 grammes grillée, avec pommes frites et légumes?

- Jacob approuva, et c'était parti pour deux côtes de bœuf, deux!

Le soleil couchant dardait ses derniers rayons sur la vallée. Jacob parla à Oona de l'histoire de l'autre Oona, narrée dans le manuscrit. Zermatt, l'aventure de sa mère avec Guy Debord, le relatif silence que celle-ci gardait sur son père... Oona fut surprise, puis resta un moment pensive. Après tout, cela pourrait coller avec sa propre histoire, affirma-t-elle. Oui, cela pouvait coller, à part peut-être Guy Debord, quoique! Jacob en fut estomaqué, il ne pensait pas que...

- Tu sais, ma mère a le don, elle est druidesse, elle a été initiée, coupa-t-elle.

- Comment? Initiée? Au XXème siècle?

- Oui, bien sûr, et moi, étant sa fille, j'ai le don également, même si je n'ai Dieu merci reçu aucune initiation!

- Je... je suis sidéré! Je ne sais pas quoi dire!

-  Alors ne dis rien, mon Jacob! L'histoire, le récit de vie des personnes qui ont le don, affirme ma mère, est déjà écrit quelque part! Souvent dans un livre imprimé, ou un manuscrit, mais ça peut être n'importe où, dans un codex médiéval, dans un rouleau de papyrus ou de parchemin, sur une fresque murale décorant une église, il y en a beaucoup en Irlande, dans un tableau ou un ensemble de tableaux comme un triptyque, sans oublier la tradition orale, que sais-je! La littérature ésotérique regorge d'histoires d'élus, comme on appelle ceux qui ont le don! Inutile de te dire que je n'y crois pas une seconde, même si ton manuscrit me laisse songeuse, c'est vrai!

- Ou alors, cette ressemblance entre les deux Oona, toi et celle du manuscrit, n'est due qu'au seul hasard, fit-il, un tantinet hésitant.

- Oui, le hasard, peut-être bien...

L'heure avait passé. Il devaient faire de la route, le lendemain. Ils finirent leurs tisanes, payèrent et montèrent dans leur chambre. Jacob ferma la porte alors que la nuit s'était emparée de tous les recoins de la vallée silencieuse.

Jacques Davier (Septembre 2020)

Commentaires

  • Quel flatteur ce Jacob ! Au moins il sait parler aux femmes " tu conduis super bien !"
    En vérité, il était comme ça :
    http://abenchaalors.fr/femme-au-volant/
    :-)))
    Bon week end.

  • Merci pour le lien, Dame Frieda! Vous avez cent pour cent raison, mais il ne faut pas le dire à Jacob, sa fierté en prendrait un coup! Bon week-end à vous!

  • Aaaaargh ! Jack dearest, la distinction british des Jaguar des années '60.
    J'ai possédé (mais les possède-t-on vraiment ?) une Mark Ten de cette époque. Imaginez-vous à l'intérieur: sellerie en cuir rouge dont l'effluve franchirait aisément les siècles, tableau de bord et dos des sièges avant en ronce noyer, avec accès depuis l'arrière à deux tablettes du même ouvrant chacune sur un miroir déployant. Salon bien plus confortable que l'endroit où j'habitais alors; si bien que nous venions régulièrement y prendre l'apéritif, sans sortir du parking, en écoutant de la musique. C'était l'époque de mon 1er retour d'Afrique et de «Hotel California» (such a lovely place...).

  • Je vous envie, cher rabbit! J'ai une fois eu l'occasion de conduire une jolie type E 6 cylindres, rouge, décapotable, et c'était déjà assez... sport! Monter jusqu'à 70 à l'heure en première, je n'avais jamais vu ça!

  • Juste dire que pendant le voyage, le deux tourtereaux se passaient divers CD de Kevin Ayers ou de Soft Machine, qui jouaient un excellent rock à la fois intello et excitant! Mais, en réalité, Jacob était surtout attiré par les jolis pieds de sa compagne, chaussés d'escarpins violets, en accord avec sa jupe mauve et sa blouse prune! Tout cela était extrêmement sexy, au point que Jacob était persuadé de se trouver dans le meilleur endroit du monde! Il admirait en outre la dextérité de Oona, capable de piloter une Jaguar avec des talons! Quant à elle, elle avait de la peine à ne pas se tourner vers la droite, quittant la route des yeux, pour admirer Jacob, si beau avec sa coupe mi-longue et ses Ray Ban Wayfarer, ce qui leur valut quelques frayeurs!

  • Pour rester dans le séquentiel, et si la voiture date de 1971, ils devaient écouter «Volume Two» de Soft Machine sur une cassette enregistrée par Jacob à partir du vinyle éponyme paru en 1969. Dans le même goût jazz-rock déjanté, Out of Focus sortira «Four Letter Monday Afternoon» en 1972, qu'ils écouteront sur la RN 7 en se rendant à Saint-Tropez. Mais, c'est déjà de l'anticipation...

    (Voir l'excellente site http://pourpre.com/fr/ en voie de résurrection)

  • Merci! Pourpre pourra être extrêmement utile! Je vais par ailleurs me pencher sur Out of Focus!

  • Ou peut-être ça avec un petit sipsy de charas : https://www.youtube.com/watch?v=cWmA96W7r7w&list=PLC3xArxHEoXwcmOHsMPaAVT-rndoYG26p&index=14

  • Que dire, Pierre! Tout simplement génial, du funk, ou jazz-funk, essentiel, qu'un violon, rare dans le genre, vient enrichir! Bon, un peu éloigné du psychédélisme des débuts, quoique, mais on ne boudera pas son plaisir! Le batteur, Pierre Moerlen, assure, j'adore cette frappe subtile et puissante! Et la basse, bon sang, on en redemande! Sans parler des cuivres!

  • Ce qui me fait penser à ceci!

    https://www.youtube.com/watch?v=WYRrIBqKsJ4

  • Je suis très impressionné par la discipline du bassiste qui tient sa ligne sur presque dix minutes. A l'époque du jazz-rock, tout le monde en foutait plein partout. Ici nous avons la chance d'avoir une sobriété de la section rythmique et des claviers minimalistes très groovy qui mettent en valeur les instruments solistes.
    Je suis un fan absolu du piano fender qui fut mon premier clavier à l'âge de 15 ans. Je me suis en suite offert un sting ensemble pour les nappes et un mini-moog pour les solos. Si j'avais eu les moyens j'aurais craqué pour un mélotron et un orgue Hammond. J'ai réglé ces questions plus tard avec le Kurtzweil qui est un clavier lesté avec tous les samples possibles et imaginables.

  • Oui, Hancock fut aussi d'une grosse influence. Fabuleux clavinet avec pédale wah-wah. Mais un peu trop mécanique à mon goût avec cette basse clavier programmée et certaines lignes qui semblent quantisées. Nous sommes loin de la sobriété qui me touche dans ce titre de Gong.

  • Oui, Gong est plus sobre, et aussi plus mélodique, poétique peut-être, notamment grâce aux parties chantées!

  • Tiens, la vague(lette) pro Biden semble se calmer! Trump, ce battant, cet homme, ce candidat digne, aurait-il raison, au fond?

  • «Il y a deux façons de se tromper : l'une est de croire ce qui n'est pas, l'autre de refuser de croire ce qui est» (Sören Kierkegaard)

  • Pourtant, ce qui est et ce qui n'est pas ne sont-ils pas la même chose?

    Comme le dit Lao Tseu : "Etre et non-être se créent l’un l’autre" (Tao Te King, 2).

  • Mais pas en même temps, Frère Jacques.
    L'un génère l'autre et/ou s'absorbe dans l'autre.
    En temps géologique, ça se compte en millions d'années.
    À l'échelle humaine, ça peut prendre un jour ou un an.
    Adapté au théâtre classique, comme à la comédie politique, on obtient ceci:

    «De la perte d'un Amant
    On se console aisément ;
    Et dans ce siècle nôtre
    Un clou chasse l'autre» (*)

    (*) «La famille extravagante», comédie en un acte, représentée pour la première fois par les Comédiens français le 7 juin 1709, oeuvre de Le Grand, comédien du roi.

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