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  • Le vol des lettres (3ème partie)

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    3. Louis Jules Skoumoun

     

    C’est en petite bicoque, vers prés pelés, que l’entreprise fut initiée. Ici, une comploteuse et un big chief des lettres enquêteuses, voulurent, non voler, or complètement occire, oui, occire, cette primitive lettre, et commencèrent d’invoquer les Dieux des louches écrits. Ces derniers, coutumiers de ces choses (souvent, on les invoque pour broutilles, et lors ils s’en retournent pleins de soupirs, tristes et perdus, en leurs contrées hostiles), vinrent lentement, très lentement, comme il convient en de telles conjonctures, et proférèrent :

    - De qui hélés sommes nous, cette fois-ci ?

    - De nous deux, Ô Dieux des louches écrits !

    - Qui êtes-vous et que nous voulez-vous, vous deux qui nous hélez en ces temps froids et silencieux de l’hiver qui perdure, peu propice pour des sorties hors de nos logis, sur ces terres où nos pieds gèlent très, très vite, on ne le dit onques trop !

    - Nous sommes, Ô Dieux des louches écrits, deux comploteurs distingués du monde des lettres, dont un scribe suprêmissime et une détentrice d’intelligence hors normes, et voulons, Ô Dieux, occire cette bien trop souvent utilisée primitive voyelle ! Cette lettre princeps, ce signe originel soit éliminé de notre monde, soit refroidi tel le monstre du Kou Kou Nor de funeste mémoire (liquidé en deux temps, trois mouvements, c’est sûr, en des époques dépourvues de chichis), soit nihilisé, brûlé, étêté, minimisé tellement que ne plus être rien, soit explosé, dispersé, ventilé ès univers genre puzzle, et de nous et de tous ne soit plus vu pour les siècles des siècles !

    - Oh, oh, oh, oh ! Quel vil projet nous dévoilez-vous donc ! Quelle horrible entreprise nous suggérez-vous de tenter, cruelle femme, cruel homme ! Nihiliser cette lettre princeps est certes en notre pouvoir, toutefois nous ne comprenons, oh non, pour quels motifs vous jugez bon d’obtenir cette destruction. Nous n’osons croire que vous puissiez être les meurtriers envoyés du Club des Scribes en folie d’Olten.

    - Si, si, ceux-ci nous sommes !

    - Nous eûmes vent de cette sinistre entreprise. Dès lors, nous tînmes conseil, sept nuits et sept jours de long, nous dîmes l’essentiel en silencieuses pensées, et conclûmes le tout en un pow-wow des plus festifs, digne des indiens Sioux !

    - Nous vînmes voir ce pow-wow, dit Frédégonde Elise, près de vous sous d’obscurs buissons nous nous sîmes silencieusement, tels d’invisibles félins terrés en jungle !

    - Nous pûmes comprendre, oh, certes, ce ne fut guère difficile, émit Delechut, pourquoi vous chérissiez cette lettre ; nous pûmes entrevoir votre inflexible décision !

    - Oui, vous le pûtes, c’est juste, dit un Dieu. Terrés sous les buissons nous vous vîmes en effet, et fort bien, même si nous fîmes mine de rien !

    - Envoyés du Club des Scribes en folie, dit son confrère, ôtez-vous dès lors de notre vue, enfoncez-vous en l’obscurité, glissez-vous donc sous l’ombre, fondez-vous tous deux en le nul !

    - Ô Dieux des louches écrits, soyez sereins, nous filons english style, nous déguerpissons, nous nous enfuyons, nous fonçons tombe ouverte vers les fins fonds de l’Univers en fusion, nous fondons nos os sous un flot de plomb fondu, nous déboulons loin de votre vue, enfin !

    - Filez, déboulez loin de notre vue, et nous serons contents, en effet !

    Frédégonde Elise et Delechut s’en furent, et s’en portèrent fort bien, puisqu’ils fuirent le courroux curieux qui rendit rouges les rondes joues des Dieux furieux. Quid ? pensèrent-ils, et mince, meurtriers nuls, et toujours des tonnes de lettres premières en d’infinis discours, en tous les lieux du globe ! Plus d’espoir, que déboires ! Plutôt boire, non s’y croire ! Du vin pour mon gosier, une bière pour le tien, et en voiture Simone ! Et ils burent, burent burent toute leur soif, soif soif et furent ronds, ronds, ronds comme des toupilles, pilles, pilles !

    C’est ici que se pointe le père, Louis Jules Skoumoun, ex-collectionneur en herbe de timbres-poste devenu bien vite émérite, puis chu vers le nul pour souffrir nombreuses turpitudes, pourquoi ? Nul ne le sut… Il se pointe donc, plein de bonne volonté, prêt pour résoudre l’énigme issue de bouche de fifille (dont il est très fier, soit dit en chemin) et son compère, qui consiste en l’occision de l’immonde voyelle ! Et, enfoui sous les rochers si froids des monts suisses teutons où se bécotent tourterelle et son chéri, qui n’ont espoir de mieux, il susurre de sucrées et douces mélopées sensément reproduire le son soyeux d’une subtile musique…

    - Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? s’écrie Frédégonde Elise.

    - C’est ton père qui se prend pour un scriptor du dix-septième siècle ; il se presse sous les roches et sifflote une œuvre enjôleuse, dont le but est de nous mettre puce en oreille, et nous prévenir qu’il est puits de science en notre problème.

    - Oh oh ! répondit-elle.

    - Et oui ! fit-il.

    (Louis Jule Skoumoun fit en vérité jeu de comédie en ses jeunes périodes de vie. Corneille, Molière, Beckett, toutes ces cohortes de scribes lui sont éminemment connues. Toutefois, ce qu’il préfère, c’est les musiques de films western, exemple Ennio Morricone, d’où les sifflements ci-dessus.)

    Et, fierot comme un bouc, Louis Jules dit très fort le fond de ses pensées. Les deux comploteurs, debout, stoïques sont tout ouïe :

    - Eh bien, les Dieux ne veulent procéder, point de meurtre, donc. Du moins, et comme prévu, volerez-vous ! Je vous informe comment piller le betepsilonomicron, puisque je reçus science en ce métier du célèbre voleur de lettres Georges « E » Perec !

    (A suivre)

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  • Le vol des lettres (2ème partie)

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    2. Fine Fleur Frêle Esquisse Frédégonde Elise

     

    Fine fleur, frêle esquisse, feu follet, leste féline, Frédégonde Elise fuit, telle une épée qui fend le ciel, seul interprète et témoin d’une funeste scène.

    Son père, Louis Jules Skoumoun, ex-collectionneur de timbres-poste émérite, chu des cimes éthérées où errent les dieux, en le torrent boueux où roulent les viles vies serviles des hommes, vient de rentrer d’une drôle de « rencontre de public » en une bibliothèque de zone, stoppée net en plein mystère, ensuite du non retour du héros monté se terrer sous les combles.

    Or, ce héros, teneur de plume de choc, donc non en toc, espèce de chef suprême en ce monde ombré de l’écrit policier, véridique Zeus de ce public souvent venu de loin pour le toucher (il guérit, c’est sûr, les écrouelles), tout comme Louis Jules qui fut expédié peu de temps plus tôt de l’express Berne-Genève de treize heures dix-sept, s’est envolé en début de soirée d’une pièce où il se permit de monter s’enfermer pour décompresser et fourbir son futur discours, vu de personne, ni entendu d’oreille qui vive, sous le nez et les poils des chefs d’orchestre de ce meeting

    Ceci fut connu sur le coup de dix heures du soir, et, frustré, le public, venu en nombre honorer son idole du culte qui lui est dû, conclut vite que son entreprise eut pour solde un terrible échec, et se mit en route comme un seul homme vers le dehors…

    En plein côté obscur d’une petite pièce du Kirchenfeld, bistrot des environs d’Olten, le Club des Scribes en folie (presque tous idiots, léninistes en plus) ourdit un complot (piqué des vers ? que nenni !) contre ces fichus scribouilleurs du côté opposé de l’échiquier politique, c’est bien eux, les toqués de droite ! Ce complot, prêt depuis longtemps, fomenté et lustré en silence, derrière les énormes chênes des forêts originelles soleuroises, sous une pluie drue hélée de druides qui en tout temps touillent de terribles potions, consiste en le vol, oui, le vol ! d’une voyelle du betepsilonomicron, lettre première, source de toute pensée, incréée telle qu’en Dieu générée, souffle de vie, lettre princeps des Phéniciens et des Grecs, étoile qui illumine les cieux des belles-lettres, originelle expression, primitive voyelle de l’ensemble ordonné des symboles.

    Comment voler cette lettre ? Frédégonde Elise, oui, vous le comprenez enfin, fut membre d’icelle coterie de scribes conjurés du Kirchenfeld ! Elle, détentrice d’intelligence hors normes, prodigieux puits de science, douée d’universel entendement, sut comment procéder. Il lui plut de convoquer son complice de toujours, P. Delechut, connu sous pseudonyme innomé en ce texte. (Chut ! Ce pseudo est réellement trop funeste pour un lecteur moyen, ce que nous sommes tous, non ?)

    En effet, Delechut voulut, dès qu’il se sentit inspiré, modifier son nom, puisque « chut », peu bon pour un scriptor inventif, fut jugé trop même qu’effondrement ou que silence. Il se choisit donc un nom d’éditeur sis du côté de Neuche, ce qui fut bon pour son prestige, et écrivit mille pensées immortelles sur sujets divers, toujours plus tournées vers crimes ou histoires de police, toutefois (personne ne put deviner pourquoi). Son dernier livre reçut le titre prémonitoire que voici (tiens ! tiens !) : Le Vol des Lettres !!!

    - Debleu, debleu ! mugit, telle un Jo-Johnny en jupons, en ces temps où elle se voulut cheffe des comploteurs, Frédégonde Elise, c’est lui, c’est le bon !

    - Crénom ! répondit Delechut.

    - Fichtre ! renchérit Frédégonde Elise.

    - Mince de bout de femme ! se dit en lui-même Delechut.

    - Je vous veux ! fut le beuglement de cette comploteuse envers son futur complice.

    - Vers vous je vole ! répondit le scribe.

    Or, c’est véridique, vers elle Delechut sut très vite voler, et ceci n’est, en vérité, le moindre de ses dons !

    (A suivre)

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  • Le vol des lettres (1ère partie)

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    Voici un texte de laboratoire, avec ses qualités, peut-être, et ses défauts, certainement, inspiré par l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), et se voulant aussi un hommage à ce groupe de doux dingues passionnés de littérature!

    Ce texte fut écrit jadis pour un concours littéraire, mais ne fut jamais envoyé. Je suis donc heureux de lui redonner vie sur mon blog...

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